Sculpture : Avignon accueille les nouveaux maîtres africains

Sculpture : Avignon accueille les nouveaux maîtres africains

Quand les sculptures contemporaines de la Fondation Blachère habitent la cité papale : cela donne un parcours sans frontières dans le temps suspendu de l’art.

« La Prière » du sculpteur sénégalais Ndary Lô s’élance vers le ciel où la vierge protectrice du Palais des papes semble la relayer. Avignon n’a pas attendu le festival pour accueillir les œuvres d’artistes africains majeurs dans ses murs puisque l’exposition « Les éclaireurs, sculpteurs d’Afrique » s’y est ouverte dès le 19 mai. Et durera jusqu’au 14 janvier 2018, enfin le temps long accordé à une rencontre culturelle qui le mérite absolument.

Passerelle artistique naturelle

Entre l’Afrique et la cité médiévale, les passerelles sont étonnamment nombreuses et ce dialogue esthétique est mis en valeur avec grande intelligence parmi les plus belles pièces de la collection de Jean-Paul Blachère, voisin d’Apt, dans quatre lieux patrimoniaux d’Avignon. Depuis 2004, le passionné d’art contemporain venu d’Afrique collectionne (et expose régulièrement à la fondation qui porte son nom) des artistes du continent, qu’il accueille pour beaucoup en résidence, en conservant par une ou plusieurs œuvres la trace de leur passage. Sa collection aujourd’hui riche de près de 1 800 œuvres va d’Ousmane Sow au très présent Ndary Lô, que voici tout en majesté dans le cloître du Palais, avec sa spectaculaire muraille.

Le parcours dans le Palais, qui commence au sommet des escaliers par la rencontre avec le buffle et autres animaux remarquables de Bassari, rassemble 60 œuvres, parfois trop serrées les unes contre les autres comme dans le Consistoire. Mais cela n’empêche pas d’y admirer les bronzes de Freddy Tsimba, ses femmes luttant pour la survie, cette sculpture de terre cuite de Gastineau Massamba complice d’une gargouille du XIVe, les femmes de serpentine signées Colleen Madamombe, qui se fondent dans le décor alors que d’autres tranchent nettement. L’installation tout en chevauchée de Mamady Seidy trone dans la Cuisine haute, et dans le Grand Tinel, la bataille d’œufs (Egg fight) de Yinka Shonibare impose sa dramaturgie et ses costumes de wax. Plus loin, on se demandera si ce costume de Suisse de la garde du vice-légat (XVIII siècle) n’appartient pas à la même série, plutôt qu’au patrimoine avignonnais, tant l’œil du visiteur s’adapte à cette conversation culturelle. D’ailleurs, ces portes d’armoires des XIV et XVe ne sont-elles pas cousines de celles du pays dogon ? Celui d’où vient Amahiguere Dolo, exposé ici, comme son compatriote malien Abdoulaye Konaté, un des rares artistes élus qui n’est pas sculpteur mais davantage du côté du tisseur, et dont on admirera les « Marcheurs ».

Ousmane Sow en maître d’Avignon

Arrivent les deux grands chocs de la visite : la tapisserie de métal d’El Anatsui habille la chambre antique du camérier comme si elle avait été imaginée pour ce lieu, et dans la salle du Trésor Bas, Wim Botha revisite le mythe d’Icare. Tout s’envole en beauté. La scénographie aurait certes pu n’être composée que de tels chocs au détriment du nombre de pièces, mais d’autres attendent dans les trois autres lieux de la ville. Dans la cour du musée du Petit Palais, les gisantes en bronze du Sud-Soudan de Diagne Chanel pourraient venir de n’importe quel lieu car elles reposent ici comme chez elles, et demandent le silence recueilli. Le Musée Lapidaire invite sans doute l’éléphant de Andries Botha à défier le monstre vedette de sa collection, la Tarasque de Loves. Et pour conclure, le géant sénégalais, feu Ousmane Sow, fait battre le cœur quand on se retrouve face à face avec son guerrier en pénétrant la cour du musée Calvet qui accueille dans ses salles, où triomphe le marbre blanc, plusieurs œuvres du maître si présent dans cette universalité de l’art hors les temps et les frontières.

Lepoint.fr